Les principaux modèles théoriques de la pleine conscience

Plusieurs modèles de la pleine conscience ont été élaborés au cours des dernières années, il convient d’envisager les principaux.

Le modèle de Baer (2003)

Cet auteur suggère un modèle théorique articulé autour de cinq types de processus. On y compte l’exposition, les changements cognitifs, l’acceptation, la gestion de soi et la relaxation.
Il convient de détailler ces processus pour percevoir comment la pleine conscience agit sur les individus qui la pratiquent.

Ainsi, la pratique de la pleine conscience implique des processus d’exposition prolongée avec prévention de la réponse d’évitement. Lorsque des sensations de douleur, des pensées désagréables surgissent, les participants au programme de méditation de pleine conscience sont invités à les observer, à les décrire sans tenter de les supprimer ou de les éviter.

Concernant les changements cognitifs, elle induit une modification quant aux schémas de pensées et aux attitudes entretenues vis-à-vis de ces pensées.

Elle accorde également une place centrale à l’attitude mentale d’acceptation et d’ouverture à l’expérience.

Concernant la gestion de soi, elle implique des auto-observations des différentes réactions émotionnelles se déclenchant automatiquement chez un individu. Ces observations permettent une meilleure connaissance de soi et une meilleure compréhension des conséquences de ces réactions émotionnelles.

Enfin, la méditation de pleine conscience génère souvent un état de relaxation, même si ce n’est pas son but premier. Le but est d’apprendre à observer sa condition présente sans jugement. Cela peut inclure des pensées automatiques déplaisantes, des tensions musculaires ou d’autres phénomènes semblant incompatible avec la relaxation.

Le modèle de Brown et Ryan (2003)

Dans ce modèle, la pleine conscience est une attention réceptive, une conscience des expériences dans le moment présent. Ils distinguent deux modalités de fonctionnement de la conscience : un mode conceptuel et un mode de pleine conscience.

Le mode conceptuel et le mode de pleine conscience

Le mode conceptuel permet d’évaluer les expériences vécues comme étant bonne, mauvaise ou neutre selon les croyances de l’individu. Ce mode de traitement de l’information analyse toujours le vécu en référence aux expériences passées. Il permet certains avantages adaptatifs : classification des expériences vécues, facilitation pour atteindre ses objectifs. Toutefois, il engendre également une perception de la réalité partielle et partiale, incomplète, superficielle voir même distordue.

Le mode de pleine conscience implique, quant à lui, un état d’esprit réceptif. L’attention y sert à enregistrer les faits observés et vécus sans les juger. Ce mode permet au sujet d’être présent à la réalité plutôt que d’être dans des schémas réactionnels. Les pensées, images mentales, émotions, impulsions à l’action sont observées sans identification à leurs contenus. Il s’agit simplement du flot continu de l’esprit. Le mode de pleine conscience permet d’être conscient des événements internes et externes. Il permet de les voir comme de simples phénomènes.

Les six caractéristiques de la pleine conscience

Ces auteurs énoncent six caractéristiques fondamentales de la pleine conscience :
– La clarté de conscience : elle implique de voir à tout moment ce qui est vécu. De l’intérieur (pensées, émotions, sensations) ou de l’extérieur (actions, environnement) tel que cela existe.

– La conscience non-conceptuelle, non-discriminante : le mode de pleine conscience est au-delà des concepts (Marcel, 2003). Il ne compare pas, ne catégorise pas, n’évalue pas, ne rumine pas les événements ou les expériences gardées en mémoire.

– La flexibilité attentionnelle : c’est la capacité de déplacer son focus attentionnel d’une perspective très large à une situation de détails.

– L’appréhension empirique de la réalité : le mode de pleine conscience implique l’immersion dans l’expérience vécue pour vivre celle-ci pleinement.

– La conscience orientée vers le moment présent : l’esprit ne cesse de voyager. Il navigue entre le passé (les regrets, les remords) et le futur (les craints, les projections). Cependant seul le présent existe et la pleine conscience permet de se réorienter dans l’ici et maintenant. Elle se distingue des volontés de vivre « pour le présent » qui caractérisent l’impulsivité, l’hédonisme ou le fatalisme. (Zimbardo et Boyd, 1999).

– La continuité et la stabilité attentionnelle désignent la capacité à identifier les moments où l’attention est captée par des éléments distracteurs et à s’en dégager en prenant conscience de cette capture attentionnelle. Les éléments ayant attiré automatiquement l’attention sont alors inclus dans un champ d’attention élargi qui les prend en compte consciemment.

Le modèle de Bishop et al. (2004)

Selon ce modèle, la pleine conscience constitue une compétence d’ordre métacognitive sous-tendue par deux composantes centrales. On y compte l’autorégulation de l’attention et l’orientation vers l’expérience (ou attitude particulière envers l’expérience du moment présent).

L’autorégulation de l’attention

Concernant l’autorégulation de l’attention, l’état de pleine conscience commence avec une attention à l’expérience présente. Cela implique une capacité à diriger et rediriger son focus attentionnel. Il s’agit d’observer les pensées, les sensations moment après moment. Des compétences d’attention soutenue sont requises pour maintenir son attention sur l’expérience en cours. L’attention soutenue est définie comme la capacité de maintenir un état de vigilance durant des périodes de temps prolongées (Parasuraman, 1998 ; Posner et Rothbart, 1992). Des compétences de déplacement attentionnel (« switching ») sont également requises. Le  déplacement attentionnel permet par exemple de ramener son attention au souffle lorsqu’une pensée, une émotion ou une sensation fait surface.

L’autorégulation de l’attention favorise la conscience non-élaborative des pensées, des émotions et des sensations quand elles apparaissent. La conscience non-élaborative se distingue des ruminations, des élaborations mentales. Elle permet une expérience directe de l’événement (dans le corps et dans l’esprit) sans l’ensemble de ces éléments perturbateurs.
En raison du fait que l’attention a des capacités limitées, lorsque cette dernière se libère de la pensée élaborative, plus de ressources sont à disposition pour traiter les informations de l’expérience en cours. Cela augmente l’accès à l’information par une perspective plus large de l’expérience vécue. Plutôt que d’observer l’expérience à travers le filtre de nos croyances, de nos attentes et de nos désirs, la pleine conscience permet une observation directe de ce qui est.

L’orientation vers l’expérience

Concernant l’orientation vers l’expérience, la pratique de la pleine conscience nécessite d’adopter une attitude particulière face à l’expérience vécue. Cette attitude se caractérise par une ouverture d’esprit, un état de curiosité et d’acceptation envers ce qui se présente dans l’expérience en cours. L’ensemble des pensées, des émotions et des sensations qui s’élève dans le champ de la conscience se révèle pertinent et donc sujet à l’observation. Il s’agit alors d’être dans l’acceptation active de ce qui est moment après moment, l’acceptation étant définie comme l’attitude d’ouverture à la réalité du moment présent (Roemer et Orsillo, 2002).

Cette attitude diffère de l’évitement expérientiel car le sujet dans la pratique de pleine conscience laisse de côté ses volontés d’éviter, de supprimer ou de modifier l’expérience vécue. La pleine conscience se réfère ici au processus d’investigation de l’esprit de celui qui la pratique et elle permet de se décentrer d’une vision percevant les pensées ou les émotions comme intrinsèquement dotées d’une réalité objective. La pleine conscience implique également la vision de la nature impermanente des différents évènements vécus.

En somme, l’apport de ce modèle réside essentiellement dans le fait que la pleine conscience se conçoit comme une attention au moment présent selon une attitude dotée de certaines qualités.

Le modèle de Shapiro et al. (2006)

Shapiro et al. (2006) proposent trois composants dans ce modèle, trois axiomes de la pleine conscience issus de la définition de Kabat-Zinn (2003) : l’intention, l’attention et l’attitude.
Lorsque la psychologie occidentale s’est intéressée à ce qui faisait l’essence de la pratique de la pleine conscience, elle a délaissé la notion d’intention.

L’intention

Ce modèle réintègre cette dimension, l’intention étant un prérequis fondamental de la pratique en termes de motivation. Ces auteurs constatent un déplacement de l’intention des méditants pratiquants le long d’un continuum allant de l’auto-régulation jusqu’à l’auto-libération, en passant par l’auto-exploration. L’intention est donc dynamique et évolutive au cours de l’approfondissement de la pratique de la pleine conscience. Pour ces auteurs, le fait d’inclure la notion d’intention comme un composant central de la pleine conscience est fondamental pour comprendre le processus dans sa globalité. Cependant, certaines définitions contemporaines omettent parfois cet aspect.

L’attention

L’attention, quant à elle, réside dans le fait d’observer les expériences internes et externes moment après moment. Elle constitue un aspect fondamental de la pratique de la pleine conscience. Il convient de noter que la littérature scientifique met en évidence que l’attention fait partie intégrante du processus thérapeutique.

L’attitude

Enfin, l’attitude constitue le dernier axiome fondant la pratique de la pleine conscience. Ces auteurs soulignent le caractère essentiel de l’attitude lors de la pratique, ainsi une attitude qui exclurait les qualités du cœur aboutirait à une pratique où des jugements concernant l’expérience intérieure auraient sans cesse lieu. Ils rappellent l’importance d’une attitude empreinte de compassion, de patience et d’ouverture. Ce type d’attitude permet d’embrasser les expériences vécues sans rechercher perpétuellement les expériences jugées agréables et sans repousser continuellement les expériences jugées désagréables.

En somme, l’intention, l’attention et l’attitude permettraient au sujet pratiquant la pleine conscience d’amorcer un changement de perspective significatif. Les auteurs l’ont nommé « reperception ». Ils considèrent cette re-perception comme un méta-mécanisme d’action qui engloberait des mécanismes additionnels permettant le changement et les résultats positifs. Ces mécanismes additionnels sont les suivants : l’autorégulation, la clarification des valeurs, la flexibilité cognitive, émotionnelle et comportementale, et l’exposition.

A travers le processus de pleine conscience, le sujet serait capable de se désidentifier des contenus de sa conscience et de percevoir son expérience vécue au présent avec plus de clarté et d’objectivité. Ainsi, le processus de re-perception engendre un déplacement de perspective. Le récit dramatique de sa vie ne submerge plus la personne. Elle peut prendre du recul et devenir témoin de ce qui se déroule. En conclusion, l’apport essentiel de ce modèle se situe dans la notion de repercetion et dans la réintégration de l’intention comme prérequis et composant central de la pratique de la pleine conscience.

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Mathieu Crotti, Psychologue, Psychothérapeute, Méditation de Pleine Conscience, Aix-en-Provence

 

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